Je pense à cette petite Guadeloupéenne victime lors de secousses de la chute du mur de sa chambre. En une fraction de seconde, c’est l’image qui me frappe en une fraction de seconde.
J’ai peur ! Les traces se réveillent.
Je saute du lit : si vive, si sèche, si brusque, elle pourrait se renouveler plus fort peut-être.
Je me change… s’il faut se retrouver tous dans la rue, je voudrais me changer... En fait je plie les vêtements sur mon sac à mains. Mon portable, mes clés… tout est là.
Je me retrouve dans le séjour. Tout le monde dort, profondément. Je dormais moi-même. Tout le monde dort. Personne ne doit sursauter.
La voiture, ma voiture, il faut que je l’enlève sous la dalle. Quinze ans et demi de bons et loyaux services, je lui dois bien cela. C’est avec elle que je m’en irai. Je dois descendre dans la nuit, tout le monde dort. Je me demande si ce n’est pas excessif.
Je me souviens de novembre 2007. Cet après-midi là, suprême désillusion, les consignes tant rabâchées, tant appliquées dans l’exercice se révèlent à moi. L’encadrement de la porte oscille au-dessus de ma tête. Les coussins des fauteuils de la véranda font l’affaire, je les double au-dessus de ma vie. Le mur du séjour s’agite nord-sud, les angles passent de 90° à pratiquement la moitié, c’est incroyable, incroyable de désillusion. On enregistre, on enregistre malgré soi peur, images, plaintes de panique, d’affaiblissement soudain des autres... On gère, on applique : pas de course, pas les escaliers, pas sous la dalle, pas pendant la secousse, peur mais pas de panique (tout rentre, rien ne sort)...
La maison se plie et se déplie. Elle va forcément craquer. Disons-le simplement, je n’ai rien compris ne sachant pas que ça pouvait ressembler à ça. Elle ne craque pas. Rien. Pas même une fissure.
Le bâti.
Plus rien ne tient. Voilà l’histoire.
Plus fort, plus longtemps, moins profond qu’en serait-il ?
Le bâti. Tout prend son sens.
C’est la guerre à mener. Celle du bâti. Il faut faire vite. On ne sait pas quand, combien et après.
Je ne descends pas. La nouvelle secousse ne vient pas. J’attends. Debout dans la salle près de la sortie… rien. Personne ne sait. Je laisse mon sac en position et je retourne me coucher. Je ne m’endors pas tout de suite, on ne sait jamais. Et puis je ne pouvais pas.
Le bâtiment dans lequel j’ai vécu un an à Fort-de-France a vu s’effondrer le parking qui s’accrochait juste à mon T1, mais je n’étais déjà plus là. Ca laisse quand même des traces. Sur le moment on ignore où ça va s’arrêter… et au-dessus c’est lourd et haut.
La veille de novembre 2007, j’ai été surprise dans un bâtiment ancien de Fort-de-France : encadrement de la porte, sac sur la tête. Pas d’évacuation.
Chasser demain.
Tout est à plat, pourtant tout est debout. Les consignes, novembre 2007. Tout à plat. Il faut aussi autre chose, il faut mettre autre chose à la place ou plutôt avec. Encore se rassurer, s’assurer, assurer. Le bâti.
Avec les consignes, le bâti.
J’aperçois un géographe à la messe, toujours debout sur le seuil de l’église, places libres ou pas. Je comprends. J’imite. 12 janvier 2010 Haîti, je comprends encore mieux. Piégés. Pas le temps de sortir.
Ca laisse des traces.
Il faut s’en défaire ? Je regagne les bancs… pas trop loin quand même. Il faut pouvoir sortir : se dégager, la cohue, le risque de la véranda…
Des traces. Je négocie avec les magnifiques et énormes poutres posées là avant le temps du parasismique. Entre elles juste entre elles, pas sous elles. Mais les oscillations ? Bon, il faut suivre, l’esprit se concentre sur le but du jour : la messe. Les traces s’estompent.
Le bâti.
Mon sac est encore posé devant la porte de sortie et surprendra tout le monde au réveil. Moi je dois encore récupérer de mes traces.
Encore d’autres traces par la révélation du bâti.
BMHM
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