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Sargasses et autres algues : manne de la mer ou cadeau empoisonné ?

Sargasses et autres algues : manne de la mer ou cadeau empoisonné ?

Les échouages massifs de sargasses qui ont asphyxié les Antilles nous ont fait voir les algues d’un mauvais œil, à l’affût de la récidive. Alors que les scientifiques affinent leur analyse du phénomène, la réponse à ce risque nouveau s’organise et on réfléchit à des solutions de valorisation qui mettent en lumière les vertus de ces plantes essentielles. 

Algues okIsolées par les courants qui forment un gyre en plein Atlantique Nord, les algues sargasses occupent un espace de calme complet où vivent et se reproduisent plus d’une centaine d’espèces. Considérée comme un écosystème unique en son genre, la Mer des Sargasses a un moment été soupçonnée d’être à l’origine des fuites qui ont touché nos côtes, mais les observations d’images satellite menées en 2013 par une équipe de chercheurs canadiens ont contredit cette théorie.  On sait désormais que « nos » sargasses proviennent d’une zone d’accumulation qui s’est créée au large du Brésil, probablement après un phénomène de contre-courant survenu en 2010.

Urbanisation, orpaillage, agriculture intensive

Les radeaux d’algues naturellement présents dans les parages se seraient retrouvés « piégés », constituant une « petite mer des Sargasses » entretenue par les nutriments (liés à l’urbanisation, l’orpaillage et l’agriculture intensive) que le fleuve Amazone charrie sans trop d’encombres jusqu’à la mer - la déforestation, notamment des zones de mangrove, empêchant les habitats naturels de jouer leur rôle de filtre. Responsable de l’unité biodiversité marine de la DEAL Guadeloupe, Franck Mazéas retrace la suite de leur itinéraire : « au gré des courants et des saisons, ces algues remontent vers l’arc antillais et sont transportées par le courant nord équatorial en suivant une boucle jusque dans le Golfe de Guinée, où des blooms peuvent se produire au contact des eaux riches des fleuves qui s’y déversent ». On ne sera donc pas surpris d’apprendre que, dès 2011, des vagues de sargasses ont envahi l’Afrique de l’ouest depuis le sud du Maroc jusqu’au Nigéria. Ajoutons que les poussières de sables du Sahara, riches en fer et en phosphates, contribueraient elles aussi à la prolifération algale...

L’urgence d’attendre

Malgré les avancées dans la compréhension de ces échouages massifs, les scientifiques manquent encore de recul pour analyser toutes leurs conséquences et déterminer leur périodicité. On craint qu’ils se renouvellent régulièrement, compte tenu de la biomasse très importante d’algues détectée à ce nouveau point d’origine. Mais comment expliquer qu’il n’y ait eu aucun échouage en 2013, et en 2016 ? Difficile à prédire, en l’état actuel des connaissances, le phénomène nécessite des études complémentaires et rend schizophrènes ceux qui tentent de le cerner, contraints de l’espérer tout en le redoutant.

Analyses de pollution

C’est le cas de Claude Bouchon, professeur en écologie marine à l’Université des Antilles : chargé de conduire une recherche avec l’INRA sur la présence éventuelle de polluants dans les sargasses - les deux espèces qui nous concernent sont connues pour leur capacité à stocker les métaux lourds, pesticides et autres substances toxiques -, il est en manque de matière première : « pour nos analyses, on doit faire des prélèvements en haute mer aussi bien que sur le littoral afin de les comparer. On est prêts à démarrer d’ici la fin de l’année… si on trouve des sargasses… ». Or, du résultat de cette recherche dépendent bien d’autres projets, comme la valorisation de ces algues à des fins agricoles. Préconisée comme la solution la moins coûteuse et la plus adaptée, elle ne sera viable que si les niveaux de polluants détectés restent en dessous des normes. Même écho du côté de Nova Blue Environnement, l’un des lauréats de l’Appel à Manifestation d’Intérêt lancé par l’Ademe Martinique. Missionné depuis 2014 pour effectuer un suivi des radeaux de sargasses par analyse d’images satellite, Jean-Philippe Maréchal travaille avec l’Observatoire du Milieu Marin Martiniquais et les Universités du Texas et du Mississipi afin d’établir une modélisation sur la fréquence du phénomène d’échouage (dépendant des apports en nutriments et des variations des courants océaniques). Les résultats de cette recherche seront communiqués dans six mois, mais il est déjà contacté par des industriels porteurs de projets de transformation des sargasses en biogaz ou en bioplastique, peu désireux d’investir sans savoir si les arrivages peuvent être prévus et sur quels volumes miser. 

Un risque parmi les autres

En attendant que les informations se précisent, l’État favorise une démarche de « gestion de risque » et a récemment formulé une série de mesures à adopter1 à partir d’un scénario prévisionnel (surveillance et alerte, modalités de ramassage des sargasses, possibilités de valorisation à court et moyen terme), évaluant le coût de ces actions à 3 millions d’euros par an en moyenne. 

De l’avis de tous, une concertation transatlantique s’impose, le phénomène visant de nombreux pays. Au niveau du bassin caribéen, le CAR-SPAW (protocole de protection et de mise en valeur des milieux marins de la Caraïbe) a d’ailleurs été mandaté pour initier une coopération régionale sur la thématique sargasses, et une demi-journée sera consacrée aux résultats des dernières recherches lors du congrès du CGFI2 qui se tiendra du 6 au 11 novembre aux Îles Caïman.

Cartographie fey 34

Muriel DERIVERY
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1- Rapport du Conseil Général de l’Environnement et du Développement Durable (CGEDD), septembre 2016 : http://www.cgedd.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/010345-01_rapport_cle27c26c.pdf
2- Gulf and Caribbean Fisheries Industries
3- Les producteurs primaires produisent de la matière organique à partir de matières minérales grâce à l’énergie lumineuse. Les végétaux chlorophylliens et les cyanobactéries (dont le phytoplancton) effectuent la photosynthèse et créent de la biomasse à partir de dioxyde de carbone et de lumière solaire. Ils constituent le 1er niveau trophique dont dépendent tous les autres êtres vivants.

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Date de dernière mise à jour : 28/11/2016

 

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