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Tribune : L’ouragan Matthew en Haïti, le poids d’une dette écologique

Les coqs fey 34Haïti porte les cicatrices d’une empreinte écologique inouïe, nourrie par l’absence de volonté politique. Terre de soleil dont l’espoir est coincé entre les saisons cycloniques et les failles sismiques, ravagée par l’ouragan Matthew qui a dévasté la péninsule du Sud et la région du Nord-Ouest, le pays fait face à un désastre écologique résultant aussi de l’irresponsabilité citoyenne. C’est le sens de cette tribune envoyée par Messerne Sagesse, « l’homme vert », responsable associatif écologiste haïtien.

Incroyable ! À quelques heures de son atterrissage sur la terre d’Haïti, l’ouragan Matthew a eu la poigne de tester l’immensité du déséquilibre équationnel entre la population haïtienne et l’environnement. Bilan alourdi : environ quatre cents morts et des dégâts matériels énormes selon le Ministère de l’intérieur et des Collectivités Territoriales (MICT), en pleine guerre de chiffres avec certaines organisations de la société civile, des ONG et des médias internationaux. Avec la montée en puissance des cas de choléra en bande annonce dans les zones sinistrées, les conséquences liées au passage de l’ouragan Matthew en Haïti sont incommensurables et se feront sentir dans quelques mois, car les paysans, malheureuses victimes de ce phénomène naturel, constituent l’une des forces incontournables de l’écono-mie haïtienne. 

Pas de fatalité. L’énormité des dégâts est foncièrement liée au rapport entre la population haïtienne et la nature. C’est ce qui constitue le drame fondamental de ce pays rongé par une crise écologique alarmante qui compromet l’avenir des générations futures. Ainsi, que peut-on attendre d’une société dans laquelle la population consomme entre 30 à 50 millions d’arbres chaque année (soit environ 4.3 millions de tonnes), selon Joseph Ronald Toussaint, ex-ministre de l’environnement cité dans le film « De Quisqueya à Haïti, mais où sont passés nos arbres » du cinéaste haïtien Mario Delatour.  

La crise écologique d’Haïti est étroitement liée à la déforestation. Elle a été orchestrée par l’État lui-même qui a organisé l’exploitation du bois à travers des concessions en vue d’une part, de payer la dette de l’indépendance et d’autre part, de satisfaire les appétits économiques et politiques de la fraction corrompue des élites nationales,  pour paraphraser l’Agronome Jean André Victor. Malheureusement aujourd’hui, ces élites sont encore au timon des affaires. Inimaginable ! Nos autorités sont toujours au chevet de cette catégorie sociale rétrograde, antinationaliste et drastiquement opposée à toute politique de développement socio-économique du pays qui priorise l’équité environnementale.

L’ouragan Matthew nous rappelle, non seulement, que notre mode de production et de consommation n’est pas durable, mais aussi qu’il représente l’un des plus grands legs des générations antérieures aux enfants de demain. Voici la principale dette des générations futures, la dette écologique. 

Il faut dire que le problème écologique d’Haïti est avant tout haïtien. Occasionné par nos anciens colons qui voulaient introduire les cultures caféières dans les montagnes sans arbres d’ombrage, en passant par les velléités de tout horizon pour la domestication de l’État haïtien pour aboutir à une politique d’exclusion de la paysannerie, la coupe effrénée des arbres, la non introduction de l’éducation à l’écocitoyenneté dans le système éducatif haïtien constituent les preuves tangibles que nous sommes des vrais acteurs du suicide collectif. Nous sommes en pleine stagnation dans un cercle vicieux. Que l’on déboise pour planter, pour construire, pour gagner du pain quotidien… le peuple haïtien devient de plus en plus vulnérable et finit par creuser son propre tombeau dans son propre désert.

L’avenir du pays est tatoué des traces d’écocide. En pleine préparation pour l’installation d’un nouveau président démocratiquement élu, comme on dit, en février 2017, la question de l’environnement est comme un sujet fade qui n’a pas d’importance dans les campagnes électorales. Donc, nous mettons nos pendules à l’heure pour démarrer une course sans en définir le parcours. En conclusion, par rapport aux problèmes environnementaux de l’heure, la population haïtienne se trouve dans l’obligation de se demander : qui nous désapprendra à couper les arbres ? Qui sera victime de notre domination de la nature ? Quelle génération laissée à Haïti dans les vingt cinq prochaines années ?  

Nous aurons les réponses quand notre conscience écologique sera en éveil. Quand la question de la protection de l’environnement sera une priorité des politiques publiques. 

Messerne SAGESSE, l’Homme vert
Illustration/ Emmanuel Sarotte/ Bagay Manmay, PIK BèF

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Date de dernière mise à jour : 02/12/2016

 

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